Au Bout De Ma Langue ou le déracinement d’un enfant
Au Bout de ma Langue ou انا لا اشتكي (ana la aishtaky qui signifie « Je ne me plains pas ») est un seul en scène écrit par Simon Grangeat et mis en scène par Tal Reuveny. Le spectacle est porté entièrement par Omar Salemqui interprète Taym, un jeune garçon de neuf ans qui arrive en France avec sa famille. Arabophone, il ne comprend pas un seul mot de français et se réfugie alors dans un mutisme total pour contester, en quelque sorte, ce déracinement qu’il subit.
L’intrigue nous plonge d’abord dans l’ennui des journées d’école de Taym. Forcé d’apprendre le français, il doit affronter un professeur qui surarticule les mots comme s’il le prenait pour un idiot. Refusant de faire des efforts, le maître finit par se lasser et laisse l’enfant tranquille. C’est ainsi que Taym déambule dans les couloirs et tombe par hasard dans une pièce remplie d’objets, où il découvre un magnétoscope. Le maître l’encourage, et Taym décide alors d’enregistrer tout ce qu’il aime.
Si l’école est le lieu de la confrontation, le domicile familial devient celui du refuge. Une fois rentré chez lui, le soir, Taym se réconforte en se blottissant dans la langue arabe, auprès de ses parents. Il trouve refuge dans la musique que compose et chante son père, dans les histoires que lui raconte sa mère, ou encore auprès de sa tendre et chère grand-mère qui se trouve au pays, loin d’eux. Celle-ci est un véritable lien d’ancrage pour Taym, son pilier qu’il refuse d’abandonner. Les appels avec elle sont sa source de réconfort, l’arabe et la richesse de ses racines. Taym rêve et se réfugie dans son monde intérieur, rempli par son héritage culturel et des nombreuses histoires que sa grand-mère lui a racontées en arabe. Au fur et à mesure, sa langue se délie, mais cela se fait au prix d’une perte progressive d’une part de lui-même.
Pour traduire cette dualité sur scène, la mise en scène opte pour un minimalisme percutant. La particularité de ce spectacle est qu’il est pensé pour être joué partout, comme en mairie ou en salle de classe, répondant ainsi au projet 4×4 des Tréteaux de France. Avec seulement quelques draps colorés et deux ventilateurs, Tal Reuvenynous embarque dans l’imaginaire de Taym, façon « Petit Prince », notamment lorsque le petit sultan nous raconte l’un de ses rêves. Cette atmosphère est sublimée par la musique de Khaled Aljaramani et les ambiances sonores créées par Jonathan Lefèvre-Reich.
Ensemble, la troupe fait plonger le spectateur dans le quotidien d’un enfant déraciné, contraint de parler une langue qui lui est étrangère. Le spectacle est une maîtrise remarquable du son, de l’air et de la lumière qui se mêle à la sensibilité et au jeu énergique d’Omar Salem. Pendant une heure, il parvient à transmettre la tendresse, la vulnerabilité et le dynamisme de Taym. Dès les premières secondes, l’enfant semble tendre la main au spectateur pour l’inviter dans son univers et lui partager son histoire.
Grâce au travail harmonieux de toute l’équipe, cette immersion parvient à émouvoir autant les petits que les grands. La pièce nous enveloppe dans une poésie nostalgique.
Pourtant, derrière cette poésie se cache une dimension linguistique et politique centrale. Une bonne partie de la pièce est en arabe et sans aucune traduction. Ce choix fait écho à la réalité du personnage et permet de comprendre sa détresse quand on lui parle français et qu’il ne comprend pas. Il y a là une tension constante entre la douceur de la mise en scène et la violence des thèmes abordés : la guerre, les bombes, le déracinement, l’exil.
Tal Reuveny mène parfaitement cette dissonance et cette perspective du monde au travers des yeux d’un enfant. Ces thèmes, en tant qu’adulte, sont lourds à appréhender rien qu’en restant témoin des crimes à l’heure des réseaux sociaux et des guerres d’images, entre une vidéo TikTok de chat et un immeuble qui se fait bombarder ; qu’en est-il alors pour un être si innocent qui l’a pleinement vécu ?
En définitive, Au Bout de ma langue est une pièce plus militante, humaine et profonde qu’elle n’y parait, car ce déracinement des familles est la conséquence de quelque chose de bien plus grave : il n’est souvent pas volontaire. Il s’agit d’un choix lourd, rempli de sacrifices pour survivre. Le titre arabe انا لا اشتكي (Je ne me plains pas) pourrait prendre tout sens ici.
Au-delà d’une simple pièce pour enfants, cette œuvre ambitionne de déconstruire la mauvaise image de la langue arabe et de dénoncer la difficulté pour les parents à reconstruire une nouvelle vie pour le meilleur de leurs enfants. Pour vivre cette expérience, Au Bout de ma langue est à retrouver du jeudi 19 mars au samedi 21 mars 2026 au Maif Social Club à Paris.
Visuel : ©Christophe Raynaud de Lage