Notre Salut, ou l’humanité d’un collaborationniste.
Il se présente : il s'appelle Henri. Il voudrait bien réussir sa vie à Vichy. Être beau, gagner de l'argent, puis surtout être intelligent. Mais pour tout ça, il faudrait pas fâcher les fachos. Et partout dans la rue, il veut qu’on parle de son livre intitulé Notre Salut ! Pour les startupeurs de 1940 devenir leur Idole.
Notre Salut est le dernier film en date du réalisateur français Emmanuel Marre (Rien à Foutre 2021; D'un Château à l'Autre 2018, Le Film de l'Été 2017). En salle depuis le 30 septembre 2026, avec de nombreuses avant-premières en France et en Belgique.
Le film d'Emmanuel Marre, Notre Salut, est adapté des lettres échangées entre son arrière-grand-père Henri Marre et son arrière-grand-mère Paulette Marre pendant l’Occupation, dans lesquelles Henri lui raconte Vichy et ses missions de « management ».
« Ce n'est qu'à la fin de la semaine que les choses vont peut-être bien avancer. Parce que ça n'a pas été facile de trouver le type idoine, c'est-à-dire le monsieur qui prend votre cas en main et avec lequel on est sûr d'aboutir à une solution. Or, j'en ai vu un à la vice-présidence pour le financement de mes ouvrages. Il m'a dit que, sous une forme ou sous une autre, je serai aidé. Il m'a fait rédiger une demande officielle motivée et, sans être absolument sûr de rien, car c'est l'aval qui décidera, j'ai l'impression très nette qu'on arrivera à quelque chose. Bien entendu, j'ai préparé l'échec de ce côté et, après quatre jours d'attente, je me suis introduit à la présidence. L'amiral Fernet m'a confié à un de ses adjoints et il m'a fait taper une nouvelle brochure que j'ai écrite la semaine dernière après une conversation avec Jean-Marie sur les questions du logement. »
Extrait lu par Swann Arlaud, comédien, interprète d'Henri Marre, lors de l’avant-première de Notre Salut au Ciné 104 de Pantin le 26 septembre 2026.
Une scène d'ouverture à l'image du personnage principal
Henri Marre nous est présenté comme un personnage ambitieux, mais qui peine à être pris au sérieux. Dès la première scène, une soirée mondaine, on le voit avoir du mal à s'intégrer à ce milieu, mais au lieu de partir, il reste. Il force son intégration. Cette introduction nous donne de nombreux éléments sur ce « drôle de personnage ». On le voit très clairement à l'écran : il n'a pas l'air d'être dans son élément. Il a l'air gêné, mal à l'aise, et cette gêne est contagieuse pour le.a spectateur.ice. Néanmoins, il ne se remet pas en question, pas plus qu'il ne remet en question les situations dans lesquelles il se trouve. Une introduction qui manie le foreshadowing à la perfection : on prévient les spectateurs.rices directement de ce qui va arriver par la suite, des sujets qui seront abordés et du personnage qu'on va suivre.
Dans cette scène d'introduction, Henri Marre affiche son dévouement total à Pétain, et l'un des personnages lui réplique qu'il peut paraître faux d'annoncer de cette manière sa ferveur pour le maréchal. Puis vient le moment où il tente de rejoindre une conversation, mais n'est clairement pas le bienvenu. Il souhaite se mettre en lumière et partager son point de vue politique, mais malgré le rejet, il ne s'en va pas. Il reste dans ce groupe où l'on fait tout pour l'ignorer. Par la suite, on le voit se servir une tranche de pain qu'il range soigneusement dans un torchon avant de la mettre dans sa poche. Enfin, se déroule la scène clé où quelqu'un lit les lignes de la main des personnes présentes. La jeune femme qui précède Henri a l'air d'avoir une vie extraordinaire. Quand vient le tour d'Henri, l'homme lui annonce que sa vie sera effroyablement ennuyeuse. La scène est coupée : Henri a quitté la soirée. Une fois seul, loin de leurs oreilles, il s'exclame : « Quels connards ! » Cette réaction peut être lue comme une manifestation de sa lâcheté puisqu'il ne s'exprime qu'une fois hors de portée de voix.
Ce que nous dit cette introduction du reste du film et du personnage, c'est qu'Henri Marre n'est pas totalement inconscient de ce qu'il fait. C'est un homme en quête de reconnaissance, qui est quelque peu mal à l'aise, avec ses vêtements trop grands et son drôle de chapeau. Il n'a pas l'air d'avoir les codes de la haute société. Il se retrouve en décalage, mais pour autant il ne se décourage pas. À l'image de la tranche de pain, il prend ce qu'il a à prendre, sans prêter vraiment attention à ce qui est dit de lui. Même par sa propre épouse, plus clairvoyante sur son mari que lui-même : « Mon ami chéri, je ne crois plus que vous reviendrez à vous. Je t'embrasse, mais du tout respectueusement. Votre petite femme. » dit Paulette Marre dans une des lettres qu'elle envoie à son époux dans le film.
La banalité du mal
Surtout, Henri est un homme banal, et c'est là tout le paradoxe. Le mal est souvent représenté à travers les figures du pouvoir : les dirigeants, les institutions, les responsables qui semblent éloignés du quotidien. Notre Salut déplace au contraire le regard vers un homme ordinaire pris dans cet engrenage.
Le long métrage aborde exactement cette idée de la « banalité du mal » (un concept philosophique développé par Hannah Arendt en 1963, dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem). Emmanuel Marre a affirmé à ce sujet, lors de l'avant-première au cinéma Majestic Bastille le 9 juillet dernier, que plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont pas dit non, il cherche à quel moment il était encore possible de freiner. Son objectif n'est pas de juger, mais de décortiquer le mécanisme qui amène à participer à des atrocités telles que les rafles. Pour ce faire, il faut être au plus près des acteurs du régime, à l'inverse de La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer, qui raconte l'horreur en s'éloignant de ceux qui la commettent. Notre Salut, lui, permet de partager des moments amicaux, familiaux, comiques, chaleureux, tout en transmettant l'humanité de ces personnages qui sont derrière les pires actes. Là, quand le spectateur rit avec eux, quand il se trouve amusé, arrive la question éthique et morale.
C'est le cas avec les échanges entre Henri Marre et l'attachante Corinne, interprétée par Mathilde Abd-el-Kader. Le spectateur vient tout juste de partager un moment plaisant avec le genre de personne qu'il a diabolisé toute sa vie. Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? Le rapprochement avec ces personnages interroge ainsi la manière dont des individus ordinaires peuvent participer, à des degrés différents, à la machinerie d'un régime autoritaire. Comme nous, comme vous, ils sont en fait de simples humains. C'est peut-être cela qui est le plus inquiétant, car cet aspect peut nous empêcher de voir cette machine. C'est le fameux « Mais il est sympa ! » qu'on peut se dire entre collègues à la pause déj d'une grosse boîte un peu problématique sur les bords.
Pour autant, Henri n'est pas jugé pour ses actes. On ne le montre ni comme un monstre, ni comme un grand méchant, mais comme un Monsieur Tout-le-monde qui avait des objectifs, qui a fait certains choix plutôt que d'autres, et qui, un choix après l'autre, s'enfonce jusqu'à perdre la quasi-totalité de son humanité. Vers la fin du film, le personnage est amené à prendre une décision cruciale.
C'est là qu'on voit toute la dualité et la complexité d'un être humain, rien qu'à travers Henri Marre. Derrière chacun de ses choix, il y a une réflexion guidée par une ambition qui l'aveugle. Néanmoins, comprendre un personnage et la logique derrière ses prises de position ne veut pas dire qu'il faille l'excuser.
Proximité n'est pas compassion !
Il est possible de comparer Notre Salut à certains films de guerre, comme Brothers (Jim Sheridan, 2009) ou Cherry (Anthony Russo et Joe Russo, 2021), qui choisissent eux aussi de suivre des personnages ayant participé à la violence. Ces films placent le spectateur au cœur de l’expérience du soldat, créant ainsi une proximité avec quelqu’un qui participe à une machinerie militaire et contribue à la mort d’autres êtres humains. Cela dit, Notre Salut ne va pas exactement dans cette direction. Certes, l’humanité du collaborationniste nous est présentée, car la réalisation permet une proximité avec ce personnage, mais la proximité chez Emmanuel Marre n’est pas synonyme de compassion.
Cette différence fondamentale, Swann Arlaud ne la joue pas : il incarne si parfaitement cette ambiguïté qu’on en arrive à oublier le comédien, laissant entièrement la place à Henri Marre. L'excellence du jeu n'est pas l'apanage du seul interprète de l'arrière-grand-père du réalisateur : il en va de même pour Sandrine Blancke, qui joue l'arrière-grand-mère du réalisateur, et également pour tout le casting, qui permet cet oubli des comédiens et comédiennes au profit des personnages.
L'anachronisme pour rétrécir le gap du temps.
La réalisation de ce film se veut contemporaine, moderne, faite de mélanges de genres et de contradictions, telles que celles du personnage d'Henri. Le film a lieu dans les années 1940, mais la musique qui accompagne le film n'est pas de l'époque : « Sounds Like a Melody » d'Alphaville crée un anachronisme pour susciter chez un spectateur contemporain la familiarité d'une scène de joie. La façon de filmer le personnage d'Henri Marre s'apparente à celle d'un reportage, caméra à l'épaule, parfois éclairée par une lampe-torche lorsqu'il n'y a pas assez de lumière. Ce dispositif rappelle les mockumentaries tels que The Office (US/UK).
Par ailleurs, il apparaît que le personnage d'Henri Marre est l'extrême absolu de Michael Scott dans The Office (US). Michael est étrange, un peu attachant, mais il fait tout pour ne pas être raciste ou misogyne et finit malgré tout par tomber dans ces travers par ignorance. Il fait attention à ses employés. Ses maladresses créent un sentiment de malaise, mais elles peuvent aussi paraître presque attendrissantes, parce que l'on voit bien qu'il ne cherche pas à l'être. Henri, lui, ne semble jamais avoir cette volonté : il ne cherche pas à fuir la collaboration, il ne se pose même pas la question. Tandis que Michael Scott tombe malgré lui dans des comportements discriminatoires en essayant de les éviter, Henri Marre, lui, bascule dans la collaboration de façon glaçante, sans même sembler s’en préoccuper.
Entre réalité, fiction et actualité
L'excellence de ce film tient à cette ligne très fine que parvient à tracer Emmanuel Marre entre réalité et fiction. Le film mélange des images d'archives à des images tournées à l'improviste sur la base du scénario, sans en faire un écrit sacré à suivre à la lettre. Le réalisateur a laissé beaucoup de liberté sur le tournage. Il a demandé aux comédiens et comédiennes d'improviser, ce qui donne au film cette recherche du réel et du naturel, avec un jeu pitch-perfect chez chaque acteur.rice. C'est pourquoi, à propos du prix du scénario remporté par le réalisateur pour Notre Salut lors de la 79e édition du Festival de Cannes, les comédien.ne.s présent.e.s à l'avant-première du 21 septembre ont rapporté qu'Emmanuel Marre préfère voir cette récompense « comme un prix de l'écriture cinématographique ».
« Durant le tournage, tous les figurants avaient un prénom,
un bout d'histoire. »
déclare Emmanuel Marre, réalisateur du film, lors d'un entretien dans le cadre d'une collaboration entre Sofilm et Mediawan.
« Le film est un levier et un outil pour créer des débats en vue des prochaines élections. J'espère que le public verra des similitudes avec notre place aujourd'hui, sur notre capacité à agir ou à faire de petits renoncements l'air de rien, en s'effaçant dans notre travail, et qu'il pourra ressaisir l'importance de l'engagement. »
Sandrine Blancke, comédienne, interprète de Paulette Marre, lors de la présentation du film en avant-première au MK2 Quai de Seine le 21 septembre 2026.
C'est peut-être là toute la force de Notre Salut : ne pas chercher qui est le monstre, mais montrer à quel moment une personne ordinaire cesse de chercher le frein.
InformationsNOTRE SALUT Fiche du film
Date de sortie 30 septembre 2026 (France)Réalisateur : Emmanuel Marre
Distinctions : Prix du scénario du Festival de Cannes
Cinématographie : Olivier Boonjing
Montage : Nicolas Rumpl
Production déléguée : Kidam
Coproductions : Condor, Les Films Pelléas, Unité, Les Films de Pierre, The Ink Connection, Actarus, France 2 Cinéma
Productions étrangères : Michigan Films, RTBF – Radio Télévision Belge de la Communauté Française
Exportation / Vente internationale : Charades
Distribution France : Condor
Conseillère artistique : Julie Lecoustre
Producteurs délégués : Alexandre Perrier, Jules Grange, François-Pierre Clavel